Casey

Vendredi 14 septembre 2018

On sait qu'à chaque nouvelle apparition de Casey, des oreilles s'ouvrent et d'autres sifflent,
des bouches se ferment et d'autres se délient. C'est une saine conséquence de la loi naturelle
de cette oeuvre humaine qu'est le hip-hop, celle qui veut que les artistes majeurs de ce courant
musical constamment caricaturé par des médias petits-bourgeois marquent au fer rouge
plusieurs générations d'auditeurs quand les pleurnichards de service, les gangsters gonflables
ou les rebelles de salons encombrent brièvement les poubelles de nos mémoires. Et comme le
bon hip-hop est forcément subversif, brut de décoffrage avec une attention toute particulière
pour l'impact des mots, on peut le consommer ad vitam aeternam, sans qu'aucune lassitude ne
naisse avec les années.

Chez Casey, l'addiction pour le hip-hop est apparue à la fin de son calvaire à Rouen. Grâce à
son cousin et les cassettes audio sur lesquelles il enregistrait le fameux Deenastyle de Radio
Nova, elle découvre l'armada américaine de la fin des années 80 et les premiers balbutiements
du rap en français. Le déclic est immédiat et un déménagement en région parisienne finit de
mettre le feu aux poudres de sa créativité. L'écriture, le rap deviennent indissociables de sa vie
et des moyens d'expression adéquats pour faire jaillir toute la rancoeur qu'elle éprouve à
l'encontre d'une société fondamentalement inégalitaire et capable des pires atrocités et
entorses à ses propres lois pour maintenir la domination des puissants.
Cet état des lieux tragique aux quatre coins de la métropole et des D.O.M.-T.O.M., masqué
grossièrement par des médias aux ordres depuis des décennies, Casey ne l'a jamais accepté.
Spécial Homicide, son 1er groupe, portait évidemment dans sa substantifique moelle une envie
de rébellion. Et ce n'est donc pas une surprise si en 1995 sa première trace discographique, le
morceau "Ligne 2 Mire" avec Ator sur la compilation "L"Art D'Utiliser Son Savoir" de Desh,
laisse transparaître sans arrondi d'angle l'aversion de Casey pour l'ordre établi qui entretient
les souffrances du prolétariat de Fort-de-France (sa famille est originaire de la Martinique) à
l'Île-de-France.

La verve contestataire de Casey rencontre le grand public dès 1997 avec la compilation "L
432" sur laquelle elle offre un titre solo fondateur et une combinaison également remarquée
avec Polo et Ékoué (La Rumeur). La fronde hip-hop est officiellement lancée dans un univers
de plus en plus récupéré par l'argent et les multinationales mais qui ricoche sans conséquence
sur le blindage de celle qui est déjà le fer de lance en France du rap sans concession. Déjà, ses
connexions (en dents de scie) avec le label Dooeen' Damage, ou avec les membres de La
Rumeur lui offrent un cadre structurant et stimulant pour marquer les esprits ramollis par le
déferlement du rap consensuel. Les apparitions et collaborations se succèdent (Les Nubians,
Less' Du Neuf, La Clinique…), d'ailleurs presque toutes disponibles depuis peu sur la mixtape
"Hostile Au Stylo", mais toujours pas d'album en vue. En 2001, avec le collectif Anfalsh
dont elle est membre cofondatrice, déboule le premier volume des contondantes compilations
"Que D'La Haine" qui finit de certifier le refus de toute compromission dans son hip-hop.
Humble mais férocement jusqu'au-boutiste, Casey dézingue preuves à l'appui le colonialisme
et le racisme mal digérés des institutions françaises et de ses hauts fonctionnaires, la misère
crasse dans laquelle on laisse macérer les quartiers populaires, toutes les inégalités
qu'entretient cyniquement le capitalisme pour tenir à sa merci une main d'oeuvre docile mais
aussi la vacuité et la traîtrise de nombreux rappeurs hexagonaux totalement rentrés dans le
rang, passés du statut d'épouvantails crypto-bolcheviks à celui de bouffons de la cour.

La saga Anfalsh enclenchée, la productivité studio de Casey est décuplée. Le nouveau
millénaire voit se développer une féconde scène contestataire qui rompt avec la routine que
les radios et télés se complaisent à programmer, vidant de tout sens et fragilisant durablement
la scène hip-hop hexagonale. En 2004 et 2005, nouvelles déflagrations insurrectionnelles en
compagnie d'Anfalsh avec les volumes 2 et 3 de la série "Que D'La Haine" qui sont les
derniers coups de semonce avant une véritable prise d'assaut médiatique de l'année 2006.
Alors que son public toujours plus nombreux se languissait de pouvoir mettre entre ses
oreilles le premier album de Casey, sortent coup sur coup un maxi ("Ennemi De L'Ordre"), un
CD récapitulatif additionné de 10 inédits ("Hostile Au Stylo") et le désormais classique
"Tragédie D'Une Trajectoire" dont les 12 morceaux corrosifs lui permettent d'accéder à une
large reconnaissance médiatique.

Avec un franc-parler de franc-tireur, une aisance littéraire de tribun, Casey y déploie une
radicalité de propos rarement entendue dans le troupeau de rappeurs qui tentent bon gré mal
gré de survivre à la déconfiture du marché du disque, mortelle pour beaucoup. De "Pas À
Vendre" à "Quand Les Banlieusards Sortent" en passant par "Ma Haine" ou "Mourir Con",
Casey confirme que rien ni personne, et surtout pas une multinationale du disque ou un
quelconque petit censeur, ne lui dictera ce qu'elle doit dire, ce qu'elle doit faire. Les rimes sont
cinglantes, le propos intransigeant, les attaques sur tous ceux qu'elle conchie subtiles mais
irrémédiablement fatales. Héry, Laloo ainsi que Soul G et le vétéran Stofkry accompagnent
magistralement et sobrement les idées noires de Casey. Et avec le poignant "Chez Moi" où
elle relate avec affection et colère retenue la passion que lui inspire La Martinique, son île
originelle meurtrie par les conséquences indélébiles de l'esclavagisme et d'une gestion inique
bricolée depuis Paris, elle élargit encore son audience aux quatre coins de la francophonie.

En 2010, après la réussite en 2009 de sa greffe au projet "L'Angle Mort" du groupe de rock
Zone Libre qui lui fait arpenter la France pour une tournée de plus de 70 dates, revoilà Casey
au front avec son 2e album solo : "Libérez La Bête". Cette fois intégralement produit par
Laloo et Héry et précédé du définitif single "Apprends À T'Taire", ce nouvel opus confirme
sans bémol possible l'intransigeance et l'exigence de l'une des plus intègres figures de la scène
hexagonale. Écoutez "Aux Ordres Du Maître" (avec Al de Matière Première), "Créature
Ratée", "Marié Aux Tours", "Sac De Sucre", "À La Gloire De Mon Glaire", "Primates Des
Caraïbes" (avec B.James et Prodige d'Anfalsh) ou n'importe lequel des six autres morceaux et
vous comprendrez instantanément l'acuité du titre "Libérez La Bête". Loin d'être apaisée par
la déliquescence et l'égoïsme débilitant de nos sociétés dites modernes, en attente impatiente
d'un monde meilleur qu'on nous confisque davantage jour après jour au nom du confort
d'inaccessibles actionnaires, Casey bondit une nouvelle fois à la gorge de ceux qui la
répugnent. La bête est lâchée, elle n'est pas prête à capituler !